Nos songes nous portent conseil

Je vous propose aujourd’hui de vous intéresser aux rêves que vois faites en dormant, à vos songes. Saviez-vous qu’ils peuvent être une formidable source d’inspiration créatrice et vous donner des réponses à vos questions?

Aussi loin qu’on remonte dans l’histoire de l’humanité, et pour des motifs différents, les songes ont exercé une fascination sur les êtres humains. Encore aujourd’hui, un simple coup d’oeil aux rayons spécialisés des librairies suffit à nous convaincre que l’intérêt qu’ils suscitent reste toujours aussi grand.

Les raisons de cet engouement peuvent être multiples. La plus importante est peut-être que les songes constituent une des créations les plus personnelles qui soient. En effet, chaque nuit, chacun de nous est à la fois producteur, auteur, acteur et spectateur d’un cinéma intérieur où c’est avec les yeux fermés qu’on y voit le mieux.

De tout temps, d’ailleurs, que ce soit dans le domaine artistique et scientifique, des hommes et des femmes ont puisé dans leur activité onirique l’inspiration qui leur a permis de créer des oeuvres d’art, de faire des découvertes importantes, de mettre au point des inventions ou simplement de résoudre des problèmes. Magie? Hasard? Que cette illumination créatrice soit directe ou indirecte, elle ne vient ni par hasard, ni par magie, mais elle est le fruit d’une longue période d’immersion dans un problème particulier ou dans une sphère spécifique de travail.

Dans cet article, je vais donc vous présenter quelques exemples connus qui nous permettront de dégager les principes conducteurs pour que la nuit nous porte conseil.

Quelques cas d’inspiration directe en rêve

D’abord quelques cas célèbres d’inspiration directe, c’est-à-dire où les songes sont tellement clairs que la personne n’a pas eu besoin de l’interpréter.

Herman V. Hilprecht (1859-1925), assyriologue américain spécialisé dans l’écriture cunéiforme, essayait de déchiffrer l’inscription sur deux petits fragments d’agate que l’on croyait appartenir à une bague d’un noble Babylonnien. C’était une écriture cunéiforme de la période Kassite dans l’histoire babylonnienne. Peu après minuit. préoccupé et épuisé, il va se coucher et rêve d’un grand-prêtre babylonnien qui lui apparaît et qui lui dit comment placer les fragments ensemble pour démontrer qu’ils avaient jadis appartenu à un même cylindre servant à la prière dans un temple. Au réveil, suivant les instructions du rêve, il vérifia la suggestion qui était tout à fait exacte.

Dimitri Mendeleiev (1834-1907), chimiste russe, s’en va au lit, épuisé, après s’être battu pour conceptualiser une façon de catégoriser les éléments chimiques sur la base de leur poids atomique. À son réveil, il rapporte avoir vu en rêve une table où tous les éléments avaient leur place. Il note le tout sur un bout de papier et dira plus tard qu’il n’eut à faire qu’une seule correction. Ainsi fut créée en 1869 la classification périodique des éléments chimiques.

Plusieurs cas d’inspiration symbolique

Plus souvent, l’inspiration créatrice dans les songes est symbolique. Nous en trouvons un bel exemple dans le cas d’Elias Howe (1819-1867) qui avait travaillé pendant des années, sans succès, à inventer une machine à coudre qui ferait un point noué. Dans ses premières tentatives infructueuses, Howe fabriquait les aiguilles avec un trou dans le milieu de la tige. Jour et nuit, son esprit était absorbé à trouver la solution. Un soir, il rêva qu’il était capturé par une tribu d’indigènes qui le traînèrent devant leur roi.

«Elias Howe, hurla le monarque dans son rêve, je t’ordonne de terminer celte machine immédiatement, sous peine de mort.»

La sueur froide coula sur son front, ses mains tremblèrent de peur, et ses genoux fléchirent. Il avait beau essayer, il ne pouvait pas trouver ce qui manquait pour résoudre ce problème sur lequel il avait tant bûché. Toul cela lui semblait si réel qu’il poussa un cri. Il vit alors s’approcher des guerriers à la peau noire toute peinte qui formèrent un carré autour de lui et qui le conduisirent au lieu d’exécution. En chemin, il remarqua, près de la tête des lances de ses gardiens, un trou de la forme d’un œil. Il avait percé le mystère! Il avait besoin d’une aiguille avec un œil près de la pointe. Il se réveilla, sauta hors du lit et fabriqua un modèle de l’aiguille avec laquelle il parvint au succès.

Niels Bohr, physicien danois (1885-1962), rêva qu’il était sur un soleil composé de gaz en combustion pendant que des planètes attachées par de minces filaments tournaient autour de lui. Voir le soleil comme représentant un centre fixe autour duquel tournent les électrons lui permit d’arriver à un nouveau modèle de l’atome pour lequel il reçut un prix Nobel en 1922.

anneau benzeneUn rêve fut a l’origine du plus brillant exemple de prédiction qu’on puisse trouver dans toute l’étendue de la chimie organique: la structure de l’anneau de benzène. Après de nombreuses années de labeur sans résultat pour résoudre l’énigme de la forme structurelle de la molécule de benzène (C6H6), Friedrich August Kekule (1829-1896), chimiste allemand, fit un rêve dans lequel il vit six serpents se mordre la queue les uns les autres en tournoyant et former ainsi un cercle. À son réveil, il interpréta les six serpents comme un hexagone et identifia aussitôt l’insaisissable structure du benzène.

Otto Loewi (1873-1961), pharmacologue allemand, reçut dans un rêve de l’information directe concernant la transmission chimique des impulsions nerveuses. Il y travaillait depuis de nombreuses années et ne parvenait pas à mettre sur pied une expérience qui répondrait à ses questions. Il dormait mal et, une nuit, l’idée lui vint. Il s’empressa de griffonner quelques notes et se rendormit en paix jusqu’au matin. À son réveil, il ne pouvait plus relire son écriture ni se souvenir de l’expérience. La nuit suivante, son sommeil fut encore agité jusqu’à trois heures du matin et subitement, un rêve vint lui rappeler son idée. Il s’empressa d’aller au laboratoire et commença à travailler. Cette expérience classique sur le coeur de la grenouille est à la base de sa théorie de la transmission de l’influx nerveux qui lui valut le prix Nobel en 1936.

Albert von Szent-Györgyi (1893-1986) reçu en 1937 le prix Nobel de physiologie pour avoir découvert la vitamine C et les flavonoïdes et pour avoir exploré leurs propriétés biochimiques. Il rapporte: Mon travail n’est pas fini quand, en fin d’après-midi, je quitte mon bureau. Je continue à penser sans arrêt à mes problèmes et mon cerveau doit en faire autant pendant mon sommeil, car je m’éveille parfois au milieu de la nuit en tenant la réponse aux questions qui m’embarrassaient.

Quelques cas de créations artistiques inspirées de songes

Giuseppe Tartini (1692-1770), violoniste et compositeur italien, rêva que le diable était devenu son esclave. Dans son rêve, il donna un violon à celui-ci et, à sa grande surprise, le diable se mit à jouer «une sonate d’une telle beauté exquise que cela dépassait les limites de mon imagination.» Au réveil, Tartini se rappela de la musique du mieux qu’il le pu avec comme résultat La Sonate des trilles du Diable, sa composition la mieux connue.

Richard Wagner (1813-1883), compositeur allemand, décrivant son opéra Tristan el Yseult, écrivait: Pour une fois, vous allez entendre un rêve, un rêve que j’ai mis en musique … J’ai rêvé tout cela; jamais ma pauvre tête aurait pu inventer une telle chose délibérément.  En septembre 1853, pendant une sieste, il conçu le prélude pour orchestre de L’anneau du Libelung. En mai suivant. il avait complété l’opéra en entier.

Robert Louis Stevenson (1850-1894), écrivain britannique, auteur de L’Île aux trésors, apprit très jeune qu’il pouvait rêver des histoires complètes et qu’il pouvait même revenir aux mêmes rêves les nuits suivantes pour leur donner une fin différente. Plus tard, il s’entraîna à rêver d’intrigues pour ses histoires. Dans son autobiographie, Across the Plains, Stevenson écrit que ses rêves étaient produits par des petits bonhommes qui travaillaient toute la nuit et qui jouaient devant lui des parties d’histoire sur leur petit théâtre illuminé. L’étrange cas du Doctor Jekyll et de Monsieur Hyde lui vint en rêve après avoir essayé pendant deux jours de provoquer une intrigue dans ses rêves.

Jean Cocteau (1889-1963) rêva qu’il assistait à une pièce mettant en scène le roi Arthur. Il dira plus tard: L’action se déroulait à une époque et avec des personnages sur lesquels je n’étais pas documenté.  Cela le conduisit à écrire Les Chevaliers de la Table ronde. Il concluait en disant: Le poète est à la disposition de la nuit. Son rôle est humble … il doit nettoyer la maison et attendre la visite à venir.

Quatre étapes de l’incubation des rêves

Quand nous examinons de près la façon dont des découvertes ou des créations artistiques surviennent dans les songes, nous nous apercevons que le processus est sensiblement toujours le même et n’est pas le fruit du hasard, comme nous le disions au début de cet article. En fait, ce processus, que les Anciens appelaient l’incubation des rêves, semble suivre les mêmes étapes que le processus de la créativité en général:

  1. D’abord, une longue IMMERSION de l’esprit dans le problème, une intense préoccupation à l’état de veille, laquelle dépend dans une certaine mesure de l’importance du problème et de la motivation de l’individu qui en cherche la solution.
  2. Ensuite, cette sensibilisation conduit à l’INCUBATION comme telle. Les expériences s’accumulent et s’organisent dans l’inconscient. Comme toutes ces expériences ne peuvent être gardées conscientes dans un seul instant, elles s’organisent inconsciemment en des systèmes d’informations dans lesquels on peut aller puiser.
  3. Puis c’est la SOLUTION, l’eurêka d’Archimède, l’illumination créatrice.
  4. Enfin, et c’est l’étape cruciale, reste l’ÉVALUATION CRITIQUE, le test de la réalité, où nous vérifions notre intuition, comme l’ont fait Loewi, Mendeleev, Kekule, Tartini, Howe et les autres.

À partir de ces principes, nous pouvons donc penser qu’il est possible pour chacun de nous de nous servir de nos songes, non seulement comme d’un moyen de connaissance de soi, mais éventuellement pour recevoir des réponses, directes ou voilées, à ces préoccupations ou ces questions qui sont suffisamment importantes pour mobiliser notre attention et nos énergies. Cette capacité est probablement innée en chacun de nous, et il n’en tient qu’à nous de la vérifier, en commençant d’abord par prêter attention à ce cinéma intérieur pour nous en rappeler les images et les sensations.

Un dernier exemple: Jack Niklaus

Si les exemples rapportés dans la littérature semblent démontrer que des rêves de résolution de problème ne viennent qu’à des hommes de science ou de grands artistes, détrompez-vous! En effet, de nombreuses personnes, dont vous êtes peut-être, racontent s’être éveillées le matin avec la réponse à une question qui les habitait au moment de se retirer dans les bras de Morphée. Encore là, le même processus que nous avons décrit semble être à l’origine de ces rêves.

Ainsi, le San Francisco Chronicle du 27 juin 1964 en donnait un bel exemple. Le célèbre golfeur Jack Niklaus, qui avait gagné nombre de championnats, avait tout à coup vu sa forme baisser considérablement. Or, après avoir soudainement retrouvé son brio initial, il révéla à un journaliste: J’avais tout tenté pour découvrir ce qui n’allait pas et j’en étais arrivé au point de considérer un score de 76 comme plutôt bon. Mais dans la nuit de mercredi dernier, j’ai fait un rêve relatif à mon swing. Je frappais joliment bien la balle en rêve, lorsque tout à coup de m’aperçus que je n’y tenais pas mon club comme je l’avais tenu ces derniers temps. Alors que j’avais du mal à faire redescendre mon bras droit en gardant mon coude serré contre mon corps, j’y réussissais parfaitement en rêve. Aussi, en arrivant hier matin sur le terrain, ai-je essayé de tenir mon club comme dans mon rêve, et ça a marché! J’ai réalisé un score de 68 et de 65 aujourd’hui et, croyez-moi, c’est beaucoup plus plaisant comme ça! Je me sens un peu stupide à l’avouer, mais c’est réellement dû à mon rêve. Je n’ai rien eu de plus à faire que de modifier un peu mon grip.  (Tiré de Dement, William C. – Dormir, Rêver . Paris. Le Seuil, 1996)

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