L’optimisme à la manière d’Helen Keller

J’ai eu un aperçu du rivage et je peux maintenant vivre grâce à l’espoir de l’atteindre. Helen Keller

Quand mes enfants étaient encore jeunes, nous leur avions acheté une collection de livres très bien faite de Grolier. 23 volumes qui leur permettaient de mieux connaître des gens qui ont fait progresser la science, la politique, la société, la musique, etc. Chaque titre commençait par Un bon exemple de… suivi d’une qualité comme l’amour, la bonté, la confiance en soi…

Je me souviens très bien, et mes enfants aussi, d’un tome en particulier qui présentait l’histoire extraordinaire de Helen Keller. Il s’intitulait Un bon exemple de persévérance, mais aurait pu tout aussi bien s’appeler Un bon exemple d’optimismeJe viens de lire son essai intitulé L’Optimisme paru il y a plus d’une centaine d’années et cela m’a amené à considérer la force de l’optimisme pour influencer les événements.

Rappelons simplement que Helen Keller fut frappée a dix-neuf mois d’une congestion cérébrale qui la coupa complètement du monde en la rendant sourde et aveugle. Quelques années plus tard, une éducatrice du nom d’Ann Sullivan la sortit de son état d’enfant sauvage en lui montrant patiemment à lire, à écrire et à parler. Cela lui permit d’étudier, d’obtenir un diplôme, de militer au sein de mouvements socialistes, féministes et pacifistes, d’écrire des essais politiques, des romans et des articles de journaux, de donner des conférences, même si elle resta sourde et aveugle toute sa vie.

Réagir aux événements ou les modeler?

La majorité d’entre nous avons été éduqués à vivre en réaction aux conditions dans lesquelles nous baignons, plutôt qu’à dessiner activement par nous-mêmes notre vie. Et nos émotions sont à l’avenant: s’il fait beau, si un événement heureux nous arrive, si les gens que l’on rencontre sont gentils avec nous, nous nous sentons bien, heureux, appréciés. Dans le cas contraire, nous pourrons nous sentir tristes, déçus, fâchés, stressés.

Je ne dis pas que nous devons en arriver à être insensibles aux conditions extérieures: nous ne sommes pas des robots. Mais notre éducation aurait aussi dû nous apprendre à entretenir par nous-mêmes les états d’esprit que nous souhaitons vivre, indépendamment des circonstances extérieures. Comment? En nous apprenant à nourrir activement notre esprit avec ces pensées qui nous font nous sentir bien, parce que ce que l’on pense on le ressent. Mais nous avons tous appris à être des victimes impuissantes du temps qu’il fait, du résultat d’une partie de hockey ou de soccer, de l’humeur des gens qui nous entourent, en un mot des circonstances extérieures que nous ne contrôlons pas.

Désapprendre cette manière d’être sterile passe par la décision consciente de centrer notre attention sur ce qui nous fait du bien, sur ce qui est constructif, positif. En changeant le focus de notre attention, nous changeons immédiatement nos pensées et notre état d’esprit. Comme l’écrivait l’historien John Richard Green: Expulsez le lugubre et invitez le brillant à entrer. Il y a plus de sagesse à fermer les yeux que dans vos traités de philosophie.

C’est important de savoir que la pensée ne se réduit pas à une simple réaction aux événements; elle les modifie. Pensez à ces placebos, ces substances supposées neutres (pilules de sucre par exemple) qui ont un effet réel sur près de 35% des gens. Leur pouvoir de guérison est purement psychologique, mais le soulagement et la guérison qu’ils apportent sont pourtant réels. La pensée modifie les conditions extérieures.

Qu’en est-il de l’optimisme?

Dans le cas de l’optimisme, c’est la même chose. Les difficultés et les échecs n’épargnent personne. Mais alors que le pessimiste réussit, par sa pensée, à transformer un insuccès en catastrophe, à se sentir impuissant et parfois même à jeter l’éponge, ratant ainsi des occasions d’avancement parce qu’il croit que la situation est permanente (voir à ce sujet L’impuissance apprise), l’optimiste y voit un incident de parcours et continue sa route, se relève pour remédier à la situation, pour modeler les circonstances et les événements et réalise son potentiel. À l’inverse, le pessimiste croit que la chance et le bonheur sont des incidents de parcours, alors que l’optimiste y voit un facteur durable qui dépend de lui. Le pessimiste et l’optimiste créent leur réalité.

optimisme

Helen Keller

Helen Keller et l’optimisme lucide

Helen Keller, je l’ai déjà mentionné, était sourde et aveugle, enfermé dans un monde sans espoir où l’obscurité et le silence régnaient en permanence. Elle en est sorti grâce à la main généreuse d’une éducatrice et grâce, aussi, à un profond optimisme qui l’a motivée à avancer et à se réaliser. Un modèle inspirant que je vous invite à découvrir dans les larges extraits que je me suis permis de reproduire ici et qui se passent de commentaires tant ils sont sources de réflexion à une époque où on pourrait penser que tout va mal. Et je vous rappelle que cet essai a été écrit en 1903 (les titres sont de moi).

  • Si le bonheur devait être mesuré, moi qui ne peut ni voir ni entendre, j’aurais toutes les raisons de m’asseoir dans un coin les bras croisés et de pleurer. Si je suis heureuse malgré ces privations sensorielles, si mon bonheur est si profond qu’il en devient une philosophie de vie, si, en résumé, je suis optimiste, mon témoignage sur la croyance en l’optimisme vaut la peine d’être entendu. Comme les pécheurs se regroupent et témoignent de la bonté de dieux, quelqu’un d’affligé peut se lever de joie par conviction et témoigner du bonheur de la vie.

  • J’ai connu une fois les profondeurs où il n’y a aucun espoir, là où l’obscurité recouvre toute chose. Ensuite l’amour est venu et a délivré mon âme. J’ai connu une fois les ténèbres et l’immobilité. Maintenant je connais l’espoir et la joie. Autrefois, je me cognais et me battais contre les murs qui m’enfermaient. Maintenant je me réjouis dans ma conscience que je peux penser, agir et atteindre le paradis.

  • Un poète a dit une fois que je devais être heureuse parce que je ne pouvais pas voir crûment la dureté et la froideur des temps présents, et que je vivais dans un beau rêve. Je vis bien dans un beau rêve, mais ce rêve est le réel, le présent: pas froid, mais chaleureux; pas nu mais rempli de mille bienfaits. Le véritable mal que le poète a supposé être une cruelle désillusion est nécessaire à la pleine connaissance de la joie. C’est seulement par le contact avec le mal que j’ai pu apprendre à sentir par contraste la beauté de la vérité, de l’amour et du bien.

  • C’est une erreur de toujours contempler le bien et d’ignorer le mal, parce qu’en rendant les gens négligents on laisse entrer le désastre. Il existe un optimisme dangereux de l’ignorance et de l’indifférence (…) Je n’ai pas confiance en l’optimisme imprudent qui s’exclame dans ce pays «hourra, nous sommes tous justes! Voilà la plus grande nation sur terre», alors qu’il y a des griefs qui réclament si fortement réparation. C’est un faux optimisme. Un optimisme sans coût est comme une maison construite sur du sable. Un homme doit comprendre le mal et connaître la souffrance, avant qu’il puisse écrire lui-même qu’il est un optimiste et espérer que les autres croient qu’il a des raisons de garder sa foi.

Je sais ce qu’est le mal (…) C’est justement parce que j’ai été en contact avec lui que je suis vraiment une optimiste. Je peux dire avec conviction que l’effort demandé pour résister au mal est le plus grand bien. C’est ce qui fait de nous des hommes ou des femmes forts, patients et attentionnés. Cela nous permet de pénétrer l’essence des choses et nous enseigne que même si le monde est plein de souffrance, il est aussi plein de gens qui réussissent à la surmonter.

Voir le meilleur dans chaque chose

  • J’essaie d’accroître la capacité que dieu m’a donnée à voir le meilleur dans chaque chose et dans chacun, et de faire de ce meilleur une partie de ma vie. Le monde est semé de bien; mais à moins de transformer mes pensées joyeuses en pratique vivante et de labourer mon propre champ, je ne peux rien récolter de ce bien.

  • Ainsi mon optimisme est enraciné dans deux mondes, le mien et ce qui est autour de moi. Je demande au monde d’être bon et hop, il obéit. Je proclame que le monde est bon et les faits s’arrangent d’eux-mêmes pour prouver avec éclat que ma proclamation est vraie. Au bien j’ouvre les portes de mon être et je les ferme jalousement à ce qui est mal (…) Doute et manque de confiance sont la simple panique d’une imagination timide, que les cœurs résolus conquerront et les grands esprits transcenderont.

  • Si nous comparons notre propre époque avec le passé, nous trouvons dans les statistiques modernes une fondation solide pour un optimisme mondial sûr et joyeux. En-dessous de la couche de doute, de mécontentement, de matérialisme qui nous entoure, une foi déterminée brille et brûle dans les meilleures âmes du monde. A entendre le pessimiste, on pourrait penser que la civilisation s’est arrêtée au moyen-âge et n’a pas avancé depuis. Il n’a pas réalisé que le progrès de l’évolution n’est pas une marche ininterrompue.

Les philosophies

  • Connaître l’histoire de la philosophie, c’est savoir que les plus grands penseurs de tous les temps, les prophètes des tribus et nations, ont été des optimistes.

  • Le test de toute croyance est son effet pratique dans la vie. S’il est vrai que l’optimisme pousse le monde de l’avant et que le pessimisme le retarde, il est alors dangereux de propager une philosophie pessimiste. Quelqu’un qui croit que la peine surpasse la joie dans le monde et qui exprime cette conviction malheureuse ne fait qu’ajouter à la peine.

  • Laissez une seule fois le pessimisme saisir l’esprit et la vie est sans dessus-dessous, tout devient vanité et vexation de l’esprit. Il n’y a pas de remède pour le désordre individuel ou social, sauf dans l’oubli et l’annihilation. «Laissez-nous manger, boire et être joyeux», dit le pessimiste, «demain nous mourrons». Si je regardais ma vie du point de vue du pessimiste, on devrait me réduire au néant. Je devrais chercher en vain la lumière qui n’atteint pas mes yeux et la musique qui ne sonne pas à mes oreilles. Je devrais mendier nuit et jour et ne jamais être satisfaite. Je devrais m’asseoir à part dans une horrible solitude, en proie à la peur et au désespoir. Mais puisque je considère qu’il est de mon devoir envers moi-même et les autres d’être heureuse, j’échappe à une misère pire que toutes les privations physiques.

L’optimisme des gens d’action

  • Si les philosophes du monde – les hérauts du mot – étaient des optimistes, tels sont également les hommes d’action et de réalisation – les faiseurs du mot.

  • Les juristes anglais ont dit que les sourds et les aveugles étaient des idiots au regard de la loi. Voyez ce que fait l’optimiste. Il contredit une dure maxime légale; il regarde au-delà de l’argile terne et impassible et voit l’âme humaine enchaînée puis, en silence, organise résolument sa libération. Ses efforts sont victorieux. Il crée l’intelligence à partir de l’idiotie et prouve à la loi que les sourds et aveugles sont des êtres responsables.

  • Lorsque Haüy (note 1) offrit d’apprendre à l’aveugle à lire, il a rencontré un pessimisme qui se moquait de sa folie. S’il n’avait pas cru que l’âme de l’homme est plus puissante que l’ignorance qui l’entrave, s’il n’avait pas été un optimiste, il n’aurait pas fait des doigts des aveugles un nouvel instrument. Aucun pessimiste n’a jamais découvert le secret des étoiles ou navigué vers une terre inexplorée, ni ouvert un nouveau paradis à l’esprit de l’homme.

optimismeQuand le docteur Seguin (note 2) a fait part de sa conviction que les faibles d’esprits pourraient recevoir un enseignement, les gens ont ri à nouveau et dans leur complaisante sagesse ils ont déclaré qu’il ne valait lui-même pas mieux qu’un idiot. Mais le noble optimiste persévéra et un peu plus tard les pessimistes réfractaires ont vu que celui qu’ils avaient ridiculisé était devenu un des grands philanthropes de ce monde. Ainsi l’optimiste croit, tente et réalise. Le soleil éclaire toujours sa vie. Un jour, le merveilleux, l’inexprimable, arrive et brille sur lui et il est prêt à l’accueillir. Son âme trouve son égal et marche à un pas joyeux et cadencé vers chaque nouvelle découverte, chaque victoire fraîche sur les difficultés, chaque ajout à la connaissance humaine et au bonheur.

Chaque optimiste avance avec le progrès et l’accélère, tandis que chaque pessimiste garderait le monde à l’arrêt. La conséquence du pessimisme dans la vie des nations est la même que dans la vie des individus. Le pessimisme tue l’instinct qui pousse l’homme à lutter contre la pauvreté, l’ignorance et le crime, et assèche toutes les fontaines de joie dans le monde.

  • L’optimisme est la foi qui conduit à l’accomplissement. Les prophètes de ce monde ont eu un bon cœur, sinon leurs idéaux seraient restés dénudés sans un seul défenseur.

L’optimisme et la presse

  • La presse est la chaire du monde moderne, et des prédicateurs qui l’occupent beaucoup de choses dépendent. Si la protestation de la presse contre les mesures injustes est utile, alors pendant quatre-vingt-dix neufs jours le mot du prédicateur devrait être source d’entrain et de réjouissance, pour que le centième jour la voix de sa critique soit cent fois plus forte.

  • Bien qu’il reste toujours de grands maux qui ne soient pas apaisés, l’optimiste n’y est pas aveugle et il est néanmoins plein d’espoir. Le découragement n’a pas de place dans sa croyance parce qu’il croit dans l’impérissable justesse de Dieu et la dignité de l’homme. L’histoire enregistre l’ascendance triomphante de l’homme. Chaque halte dans son progrès n’est qu’une pause précédant un puissant bond en avant. Le temps n’est pas sans joints.

Le credo de l’optimisme

  • Alors que je me trouve sous le soleil d’un optimisme sincère et honnête, mon imagination «peint des triomphes encore plus glorieux sur le volet nuageux du futur». De la lutte féroce et du bouleversement des systèmes et des pouvoirs en lutte je vois lentement émerger une ère spirituelle encore plus brillante – une ère dans laquelle il n’y aurait ni Angleterre, ni France, ni Allemagne, ni Amériques, ni tel ou tel peuple, mais une famille: la race humaine; une loi: la paix; un besoin: l’harmonie; un moyen: le travail; un maître d’œuvre: Dieu.

  • Si je devais essayer de réciter à nouveau le credo de l’optimiste, je dirais quelque chose comme ceci : «Je crois en Dieu, je crois en l’homme, je crois au pouvoir de l’esprit. Je crois qu’il est un devoir sacré de s’encourager soi-même et les autres; de se garder de proférer toute parole malheureuse contre le monde de Dieu, parce qu’aucun homme n’a le droit de se plaindre d’un univers que Dieu a fait bon et que des milliers d’homme se sont efforcés de garder bon. Je crois que nous devons agir pour nous approcher du temps où aucun homme ne vivra à son aise à côté d’un autre qui souffre.»

Notes

Note 1: Valentin Haüy (1745-1822) fonda à Paris la première école pour aveugles, devenue depuis l’Institut national des jeunes aveugles. Il mit également au point leur matériel de lecture et s’attacha à promouvoir leur insertion par le travail. (source Wikipedia)

Note 2: Édouard Seguin (1812-1880), dit «l’instituteur des idiots», peu connu en France, émigra aux États-Unis à la suite du coup d’État de 1852. Il est à l’origine, en France puis aux États-Unis, de l’éducation des personnes handicapées mentales. Il est surtout connu, dans les deux pays, pour ses travaux avec des enfants ayant des troubles cognitifs. (source Wikipedia)

Note 3: Pour lire l’essai de Helen Keller: L’optimisme (1903).

Note 4: crédit photo Helen Keller. Auteur inconnu, Wikipedia Creative Commons

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