Multitâche: le prix à payer pour la dispersion de l’attention

Vous êtes en auto, suivant du mieux que vous pouvez les indications sonores de votre GPS qui vous dirige dans un quartier inconnu. En même temps, vous tentez d’entendre les derniers résultats sportifs à la radio, tout cela au beau milieu d’une discussion avec votre conjoint à propos de difficultés matrimoniales.

Ou encore, vous recevez quelqu’un dans votre bureau pendant que vous parlez au téléphone tout en consultant vos derniers courriels et votre calendrier Outlook qui vient de vous envoyer une alarme.L’esprit humain est vraiment capable de faire des prouesses, mais à quel prix. Dans un article paru dans le Harvard Business Review (Overloaded Circuits: Why Smart People Underperform), le psychiatre américain Edward M. Hallowell soutient que le multitâche, très fréquent dans nos organisations, provoque un phénomène neurologique qui s’apparente au trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH) et qu’il nomme Attention Deficit Trait (ADT). Il se caractérise par la distractivité, la frénésie interne, l’impatience, la difficulté à s’organiser, à mettre des priorités, à gérer son temps et par des problèmes de mémoire

Recherches sur le multitâche

Selon des chercheurs de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, lorsque nous divisons notre attention entre deux tâches, notre cerveau a du mal à encoder les informations et, par conséquent, à les retenir.  Comme le rapporte dans une très belle métaphore Andrew Olendzki, Pd. D, dans son livre Unlimiting Mind. The Radically Experiential Psychology of Buddhism (Ed. Wisdom, 2010), le mouvement de la conscience est comme celui d’un ruisseau qui descend vivement d’une montagne. S’il se disperse entre plusieurs embranchements, rendu en bas, il n’en restera plus qu’un filet d’eau peu profond. De la même façon, le réservoir de notre énergie mentale diminue en proportion directe avec la fragmentation de notre attention. Le problème, selon Olendzki, n’en est pas vraiment un de déficit de l’attention mais plutôt de dispersion de l’attention. En essayant de faire beaucoup de choses en même temps, nous entraînons peut-être l’esprit à traiter l’information de manière plus efficace, mais au prix de ne plus être pleinement conscient de ce que nous faisons.

multitâcheUne étude réalisée chez Microsoft a d’ailleurs montré que les courriels et la messagerie instantanée avaient des impacts négatifs sur la productivité au travail. On s’est aperçu que les employés mettaient environ 15 minutes à retrouver leur pleine concentration après avoir interrompu leur travail pour répondre à un courriel. On est souvent en mode réactif. On répond sans cesse à des demandes, et on croit qu’on ira plus vite en y répondant sur-le-champ.

Jean-Louis Servan-Schreiber, qui a signé un essai intitulé Trop Vite! (Albin Michel, 2010), va jusqu’à affirmer que « notre maladive quête du ici maintenant, conjuguée à plus vive allure que la veille, serait plutôt en train de menacer le bon fonctionnement de nos économies, de nos démocraties et même de nos vies de couple. (…)  en forçant aujourd’hui l’humanité à composer avec une pandémie de court-termisme qui empêche dramatiquement de voir plus loin que le bout de nos chaussures. (…) Il faut agir sur une base personnelle, ajoute-t-il, en essayant de compenser le manque de réflexion collective en s’imposant de réfléchir mieux, de vivre en conscience et en s’imprégnant de l’urgence de réagir face à la dictature de la vitesse et son corollaire: la construction d’un monde sur le court terme. » (Extraits de l’article de Fabien Deglise Un penseur s’élève contre l’obsession du court terme, in Le Devoir, 3 août 2010).

D’où l’importance d’être à l’écoute de certains signes, comme la fatigue chronique ou un niveau de stress trop élevé. C’est vrai que le multitâche s’avère nécessaire de temps à autre. Mais il en va de notre performance et, surtout, de notre santé, de ne pas en faire notre mode de vie.

Une chose à la fois

Il y a plusieurs moyens pour contrer les effets du multitâche (voir Faites donc une chose à la fois!) parmi lesquels on suggère des exercices de concentration sur le moment présent. Selon le psychologue hongrois Mihaly Csikszentmihalyi, auteur de Vivre: la psychologie du bonheur (Robert Laffont, 2004), les moments où les gens sont le plus heureux sont ceux où ils sont complètement absorbés par une activité physique ou mentale, où ils vivent pleinement le moment présent.

Parmi ces moyens, la pratique de la méditation est de plus en plus utilisée et permet justement de devenir plus conscient de ce que l’on fait. Simplement définie, elle consiste à rassembler son esprit et à le placer délibérément et de manière soutenue et consistante sur une stimulation sensorielle ou un objet mental donné. Pas facile pour notre esprit qui préfère musarder et se balader à sa guise.

Comme l’écrit Andrew Olendzki : « Chaque moment de conscience est un cadeau précieux. Mais la façon contemporaine de voir les choses privilégie d’abord l’accomplissement des tâches, alors que la qualité de la conscience qui accompagne leur exécution est sans importance. On passe nos journées sous pression à faire ceci et cela, parfois même plusieurs choses en même temps. Et on relaxe ensuite en regardant défiler les images à la télé. (…) Il est sain d’arrêter son esprit de temps en temps, de rassembler ses énergies, de diriger son attention vers soi et d’apprendre à se connaître profondément. (…) Essayez de couper la radio, le téléphone, l’ordinateur ou la télé. Asseyez-vous confortablement dans un endroit tranquille, détendez-vous, respirez consciemment et abandonnez pour quelques moments toute pensée ou toute réponse qui vous distrairait et diviserait votre attention et votre conscience. (…) Retenez votre ennui à l’égard de ce que vous n’aimez pas, calmez le corps et l’esprit, réveillez votre énergie quand vous vous sentez léthargique et remettez à plus tard vos pensées et vos doutes. Progressivement, l’esprit se calme, est plus concentré, plus clair et plus fort. »

Voilà le bonheur de faire une chose à la fois.

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